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Née méprisée dans les quartiers pauvres de Saint-Domingue, devenue patrimoine de l'humanité. Par Su Thai, champion de France.
La bachata qu'on danse aujourd'hui dans le monde entier est née d'un mépris. Comprendre d'où elle vient, c'est comprendre pourquoi on la danse avec le cœur.
C'est une histoire de résilience : celle d'une musique de pauvres, chassée des radios, qui a fini par conquérir la planète et entrer au patrimoine de l'UNESCO. La voici, sans romantisme de pacotille, mais sans oublier d'où elle parle.
Avant d'être une musique, « bachata » désignait une fête — une réunion animée, une juerga de quartier ou de campagne. Le mot vient probablement de cumbancha (la fête, la nouba), dont il serait une contraction. Son origine exacte reste incertaine et supposée africaine — c'est une hypothèse, pas une certitude.
Quand une nouvelle musique populaire a commencé à sortir des quartiers pauvres, les classes aisées dominicaines ont repris ce mot comme une insulte : « de la bachata », c'était de la musique de pauvres, vulgaire, bonne à mépriser. Le nom lui est resté — et il porte encore, en creux, cette histoire de classe.
Dans les années 1960, la bachata se joue là où le peuple se réunit : les bars, les cantinas, les cabarets des quartiers pauvres en périphérie de Saint-Domingue, et les campagnes. On y boit, on danse, et surtout on se plaint de ses amours. Les paroles parlent de rupture, d'abandon, de trahison, parfois en doble sentido (double sens). C'est de là que vient son surnom : música de amargue, la « musique de l'amertume ».
Ces lieux incluaient aussi des maisons closes — et c'est ce que les élites ont retenu pour la salir, l'associant à la prostitution, à la délinquance, au manque d'éducation. Important : c'était un stigmate social, pas l'origine de la musique. La bachata ne « vient » pas des bordels ; elle était simplement la voix des gens que la bonne société ne voulait pas entendre — et elle se jouait partout où ces gens vivaient.
Sous la dictature de Rafael Trujillo, l'industrie musicale était contrôlée et la culture populaire surveillée. Ce n'est qu'après l'assassinat de Trujillo en 1961 que la bachata a pu émerger au grand jour.
En 1962, José Manuel Calderón enregistre ce que l'on considère comme la première bachata : « Borracho de amor » (et « Condena »), aux studios de la Radio Televisión Dominicana. La musique existait déjà dans la rue ; là, elle entre pour la première fois dans un disque.
Pendant deux décennies, la bachata reste marginale, snobée par les médias « respectables ». Puis tout bascule :
La bachata est une danse d'amor y desamor — d'amour et de désamour. Ce n'est pas un hasard de pas : c'est un langage d'émotion, hérité de gens qui dansaient leur peine autant que leur joie. C'est pour ça qu'on dit qu'il faut la danser con sentimiento, avec le sentiment.
Quand nous enseignons, nous ne séparons jamais la technique de cette intention. Savoir d'où vient la bachata, c'est comprendre que les pas ne sont qu'un moyen : ce qu'on transmet vraiment, c'est une histoire et une émotion. Pour le côté musical, voir notre guide de la musique bachata ; pour les familles de danse, les 6 styles de bachata.
Pour approfondir, l'ouvrage de référence est Bachata: A Social History of a Dominican Popular Music de Deborah Pacini Hernández (Temple University Press, 1995).